Maison Bordeaux-Le-Pecq : chef d’oeuvre des années 60

Un espace de réception original ouvert sur la nature

En Normandie, à moins de 100 kilomètres de Paris, cette villa est située à la lisière d’un petit bourg, en bordure immédiate avec la forêt domaniale de Roseux. Au sein d’une propriété boisée de 3,5 hectares, elle se dresse en haut d’une colline face à une vue exceptionnelle.

La maison s’étend sur 400 m2 de plain-pied, dont une réception de 150 m2. Cet immense séjour vitré et sans cloisons est composé de trois espaces. Le salon/salle à manger avec cheminée, prolongé par une terrasse de 40 m2. Quatre marches plus bas, un grand volume qui correspond à l’atelier d’origine. Surplombant le tout, une mezzanine pouvant faire office de bureau ou de coin bibliothèque.
Trois grandes chambres avec salles de bains sont desservies par un couloir. Une cuisine, avec vue sur l’allée d’arrivée, est complétée par un office et une pièce pouvant servir de réserve.
Une frise en bois, qui abrite les stores en aluminium, court autour de la maison.

Le jardin vallonné est agrémenté d’un court de tennis. À l’entrée de la propriété se trouve une maison de gardien (35 m2) et un garage pour deux voitures.

Un jalon de l’histoire de l’architecture française

Au début des années 60, André Bloc, rédacteur en chef de L’Architecture d’Aujourd’hui, présente Claude Parent à Andrée Bordeaux-Le-Pecq (1910-1973), peintre et présidente du Salon d’art contemporain Comparaisons. C’est elle qui sera le commanditaire de cette villa hors du commun.

Le mouvement extraordinaire des toitures, qui s’élèvent comme des vagues, témoigne de la virtuosité de Claude Parent à traiter le béton armé. De plus près, la mise en œuvre délicate du béton brut dévoile les veines et les nœuds du bois des planches de coffrage.
Son esthétique rappelle celle de la fondation Maeght avec ses coques inversées, du Catalan Josep Lluís Sert, ou l’œuvre de l’architecte japonais Kenzo Tange (en anglais).

Dans le prolongement des maisons Soultrait (1957, Domont) et Drusch (1963, Versailles), Claude Parent effectue une nouvelle variation sur le thème de la fracture. Située ici à l’intersection de deux courbes du toit, cette fracture laisse passer un rayon de lumière qui scande le séjour dans une mise en scène magique.
Dans ces trois villas, Claude Parent conçoit un volume de réception sur trois niveaux : un de plain-pied, un autre légèrement encaissé et une mezzanine. Il joue avec le terrain, la lumière et la vue et obtient ainsi des espaces vivants avec de belles hauteurs sous plafond.

Claude Parent s’adapte au site, en assume toutes les contraintes mais sans chercher à y intégrer honteusement l’architecture. Son but est de trouver l’équivalence entre le paysage et la construction.
Il écrit en 1968 : « L’architecte considère la maison individuelle isolée comme un test de laboratoire, une expérimentation dans le vif, un prétexte à la recherche fondamentale. » (L’Architecture d’Aujourd’hui n°136 février-mars 1968, p.62-63). La maison est « un laboratoire de recherche plastique, un prétexte à investigation formelle, permettant toutes les audaces en vue de la constitution d’un nouveau vocabulaire architectural, ou d’une nouvelle mécanique de l’enchaînement des volumes (…) ».

Sur l’architecture des villas des années 60, il déclare : « elles passent toutes par cette volonté de refuser la forme fermée, terminée en soi, globale de l’habitation individuelle pour exalter un compartimentage des volumes, une dislocation des masses (…). »

Claude Parent, une icône avant-gardiste

Claude Parent (né en 1923) est reconnu en France mais aussi à l’étranger (USA, Angleterre, Japon) comme une véritable icône du monde de l’architecture.

Après avoir travaillé comme dessinateur de mode, affichiste, publicitaire, il ouvre en 1952 son agence d’architecte. Dans les années 50 et 60, il construit plusieurs villas en banlieue parisienne. André Bloc l’introduit dans le groupe Espace (qui réunit les meilleurs artistes, architectes et ingénieurs de la période) puis, en 1959, dans le comité de rédaction de L’Architecture d’aujourd’hui. Ensemble, ils réalisent la sublime villa de Bloc au Cap d’Antibes et la Maison de l’Iran (1961-1970) à la Cité Universitaire.

Dans les années 60, Parent fonde avec Paul Virilio le groupe et la revue Architecture principe. Ils construisent l’église Sainte-Bernadette (Nevers, 1963-1966), dont l’architecture est inspirée de celle des bunkers, énoncent la théorie de la Fonction Oblique et développent des projets utopiques de villes régies par ce principe.

À travers ses constructions, ses dessins et ses écrits, Claude Parent a remis en cause l’unité du mouvement moderne et le strict fonctionnalisme. Il a traversé cinquante ans d’architecture française en conservant son originalité. Nombre de ses œuvres peuvent se lire comme de véritables performances architecturales. Pour sa liberté formelle, ses innovations techniques et son esthétique singulière, il est l’inspirateur d’architectes comme Rem Koolhas, Daniel Libeskind, Bernard Tschumi, etc. Jean Nouvel, qu’il a formé dans les années 70, le reconnaît comme son maître.

Le Grand Prix national de l’Architecture lui a été décerné en 1979.
La section française de la Biennale de Venise a rendu hommage à son œuvre en 1996.
Il est membre de l’Académie des Beaux-Arts depuis 2005.
Une exposition monographique lui sera consacrée à la Cité de l’Architecture en 2009.

Raphaëlle Saint-Pierre

Éléments bibliographiques

Ouvrages de Claude Parent :

  • Claude Parent architecte, Paris, Robert Laffont, 1975.
  • Entrelacs de l’oblique, Paris, éditions du Moniteur, 1981.
  • Carnet de croquis, Paris, A Tempera éditions Solin, 1992.
  • Conférence, 4 juillet 1991, Architectes repères, repères d’architectures, 1950-1975, Les mini PA n°24, Paris, éditions du Pavillon de l’Arsenal, 1998.
  • Entretiens avec Mehrad Sarmadi, Quand les bouffons relèvent la tête, Les architectures hérétiques, 2002.
  • Errer dans l’illusion, Les architectures hérétiques, 2002.

Ouvrages sur Claude Parent

  • Michel Ragon, Monographie critique d’un architecte, Claude Parent, Paris, Dunod, 1982.
  • Anne Bony, Les Années 60, Paris, éditions du Regard, 1983.
  • Patrice Goulet et Marc Emery, Guide : Architecture en France 1945-1983, Paris, 1983.
  • Collectif, VIe Biennale d’Architecture de Venise, Catalogue officiel du Pavillon français, 1996.
  • François Loyer, Histoire de l’architecture française : de la Révolution à nos jours, Paris, Mengès/Caisse nationale des monuments historiques et des sites, 1999, p. 340 et p. 461.
  • Coll., Bloc, le monolithe fracturé, VIe Mostra Internationale d’Architecture de Venise 1996, Orléans, HYX, 1996.
  • Raphaëlle Saint-Pierre, Villas 50 en France, Paris, Norma, 2005.

Articles sur la maison Bordeaux-Le-Pecq :

  • Galerie des arts, décembre 1969, n°70 mai 1969, n°95 août 1970
  • L’Arquitettura février 1979
  • Le Mur vivant n°16 1970
  • Le Journal de la Maison n°33, février 1971, « Avec Claude Parent découvrez la beauté du béton »
  • Bâtir n°11, mars 1972
  • AMC n°93, novembre 1992
  • Wallpaper n°32 avril 2007 : « Oblique, c’est chic », dossier sur Claude Parent illustré de photographies de la maison.

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